lunes, 22 de agosto de 2011

Entrevista con Jonathan Franzen: «La classe moyenne américaine est un summum de vacuité»

http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20110817.OBS8685/la-classe-moyenne-americaine-est-un-summum-de-vacuite.html

Un an après avoir fait la couverture du magazine «Time», Jonathan Franzen publie «Freedom», sans aucun doute l'événement de cette rentrée. Dans un (très) long entretien, il nous parle de la célébrité, de la dépression des classes moyennes, des années Bush, de Twitter... et de littérature.

Jonathan Franzen (Sipa)Jonathan Franzen (Sipa)
Combien d'écrivains, dans l'histoire du magazine «Time», ont eu les honneurs de sa couverture ? Une poignée : Salinger, Nabokov, Updike ou encore, plus récemment, Toni Morrison et Stephen King. C'est pourquoi le choix de Jonathan Franzen, 51 ans, pour succéder à ces prestigieux confrères fit l'effet d'une bombe dans les cercles littéraires américains. Plébiscité en 2001 pour son roman « les Corrections », Franzen n'avait encore publié que six ouvrages. De là à être considéré comme un nouveau Faulkner...
Il est vrai que Franzen n'était pas complètement inconnu du grand public. Son roman « les Corrections » avait obtenu le National Book Award et la star de la télé américaine, Oprah Winfrey, avait chaleureusement recommandé le livre. Effet stratosphérique garanti sur les ventes. Un mot malheureux de Franzen sur les choix littéraires « à l'eau de rose » de la reine Oprah fit encore monter la température, celle-ci le désinvitant de son show. La presse tabloïd vilipenda l'écrivain « élitiste »... Depuis les frasques de Norman Mailer, on ne s'était jamais autant amusé dans les milieux littéraires outre-Atlantique !

Neuf années passent. Neuf ans à attendre un nouveau roman. Jonathan Franzen accumule les prix littéraires, est invité partout, écrit des Mémoires («la Zone d'inconfort»), des articles pour le « New Yorker », dont un superbe essai sur son excursion dans l'île de Robinson Crusoé, pendant laquelle il médite sur le suicide de son meilleur ami, l'écrivain David Foster Wallace. En août 2010, c'est la sortie de « Freedom », son nouvel opus tant attendu, et la consécration de « Time ». L'ex-enfant de l'Illinois starisé comme une statue du Musée Grévin ? En octobre 2010, à Londres, un jeune type de Liverpool lui vole ses lunettes, singe un faux enlèvement et demande une rançon de 10 000 livres. Les hélicos de la police sont lancés, les lunettes retrouvées, le plaisantin arrêté. Grandeurs et misères de la célébrité...
Mais Jonathan Franzen, comme on va le découvrir, continue de mener une vie tranquille dans un appartement quelconque de l'Upper East Side new-yorkais, avec sa compagne Kathryn Chetkovich, nullement impressionnée par sa célébrité. L'été, le couple s'installe à Santa Cruz, en Californie. C'est là que, pendant des heures, il s'adonne à son hobby - «un exutoire, une activité qui me procure énormément de plaisir»: il observe les oiseaux.
Le Nouvel Observateur Publié une semaine avant le 11-Septembre, « les Corrections » a été un énorme succès. Comment êtes-vous retombé sur vos pieds après ce tourbillion ?
Jonathan Franzen
Je me suis remis au travail très rapidement. La promotion de mon livre, « les Corrections », m’avait accaparé dix-huit mois. Arrivé au second semestre 2003, ma vie est redevenue normale. J'ai écrit pas mal d'essais et de reportages. J'ai publié « la Zone d'inconfort » et j'ai fait du journalisme pour le « New Yorker ». J’ai été leur correspondant à Washington un été. Je crois que ce qui a été le plus difficile après « les Corrections », c'est la notoriété soudaine que le livre m'a apportée, ainsi que l'expérience de l'impopularité. Nous vivons tous nos vies en ayant le sentiment d'être quelqu'un de bien, et subitement, j'ai réalisé que des gens me trouvaient détestable.
Ca vous ennuyait ?
Oui, je ne trouvais pas ça juste. Même si j’en avais, moi aussi, voulu à tous ces écrivains qui ont du succès, quand j’avais une trentaine d’années. J’ai soudain eu un peu honte d’avoir vomi sur ces gens moi-même ; j’étais devenu un de ceux-là et ça m’ennuyait que des gens puissent avoir pour moi le meme genre de sentiments. Psychologiquement, cela a été très déstabilisant et c'est de cette gêne qu'est née « la Zone d'inconfort ».
Le succès vous a-t-il changé en tant qu'écrivain ? Jay McInerney, après « Journal d'un oiseau de nuit », avait succombé aux charmes de la célébrité.
Jay a suivi l'exemple de Francis Scott Fitzgerald. Ils ont des personnalités très semblables et Jay s'est toujours beaucoup identifié à lui. Moi, je n'ai jamais aimé les soirées et les cocktails, donc la tentation d'aller m'y perdre n'a jamais été très grande. L’autre problème de Jay, c’est qu’il était beaucoup plus jeune quand le succès l'a submergé. Moi, j'avais déjà vécu la moitié de ma vie dans la pauvreté. Lorsque je me suis installé à New York, j'ai vécu à Manhattan avec un revenu annuel de 19.000 dollars. Ce n'est vraiment pas grand-chose, vous savez. Je n'allais jamais au restaurant, je fréquentais les pots des éditeurs parce que je pouvais y manger gratuitement. Si vous faites ça pendant quarante ans, vous pouvez rencontrer le succès, vous restez un pauvre qui a de l'argent. Dans ma tête, je suis un écrivain incompris et sous-estimé qui fait la couverture de «Time». Au fond, je reste le même type bizarre que j'ai toujours été.
Jonathan Franzen en couverture de "Time"
Jonathan Franzen en couverture de "Time"
Qu’est-ce qui vous traverse l’esprit quand vous vous voyez en couverture du magazine ?
Quand je regarde la photo, ça m’évoque le lieu où elle a été prise: dans mon garage à Santa Cruz. Le photographe était un crack et il avait des appareils que je n'avais jamais vus auparavant. Donc je pense à des choses d’ordre technique. Je me dis : voilà ce que peut faire un bon photographe. Bien sûr, je me rends compte aussi que la photo était très… monumentale.
Ca vous gêne ?
Mon père aurait été très content. Et ma mère aurait dit : « Nous sommes très fiers de toi. J'espère simplement que tu ne vas pas perdre de vue ce qui devrait vraiment compter dans ta vie ».
Ne pas se monter la tête…
Et aussi la loyauté. C’est une chose qui a toujours été une valeur essentielle pour moi. La loyauté envers les anciens amis. La fidélité à mes origines, à ce que je suis. Kathy, ma compagne, est là pour me le rappeler. Une des raisons pour lesquelles nous sommes ensemble, c’est qu’elle se fout pas mal que je sois ou non célèbre. Elle m’aime moi, la personne. Et ça aide. J’ai eu beaucoup de chance : je n'ai pas perdu d'amis. Ce qui ne va pas de soi car mes amis ont dû se faire à l'idée qu'ils travaillent aussi dur que moi sans pour autant devenir aussi célèbres. En un sens, c'est une question de chance. Je suis en phase avec le grand public qui achète des livres. Le noyau dur de mon lectorat est le même que celui de mes amis : ce sont les amateurs de littérature pure et dure. Mais je veux et peux écrire des livres qui sont un peu plus accessibles pour un public moins exigeant en termes littéraires. C'est mon, côté Midwest : autant que faire se peut, il faut éviter d'exclure qui que ce soit de la conversation. C'est ce qui me permet de garder les pieds sur terre et de ne pas perdre le cap. Et puis il y a l'ornithologie qui est pour moi une sorte d'exutoire : c'est une activité qui me procure énormément de plaisir. Et c'est un plaisir qui me sort de l'univers des villes au lieu de m'y entraîner plus profondément.
La grande dépression
« Freedom » est un livre plus sombre et plus dur que « les Corrections ». Plus adulte ?
Je crois que oui. Le vrai sujet des « Corrections », c’était les enfants, les enfants des Lambert. Le livre était principalement écrit de leur point de vue. Et maintenant, ces enfants ont vieilli, ils sont devenus des parents, comme j’ai vieilli moi-même. J'ai vu les enfants de mes amis quitter la maison pour partir faire leurs études universitaires. Dans « les Corrections », les enfants se construisaient en s'opposant à leurs parents. Leurs goûts esthétiques étaient complètement différents de ceux de leurs géniteurs, comme l'étaient leur idées politiques, ce qui provoquait un éloignement physique. Chip n'avait pas revu ses parents depuis trois ans, il ne leur parlait pour ainsi dire plus. Sa famille avait l'air de sortir du dix-neuvième siècle : des protestants obsédés par l'Ancien testament qui vivaient au milieu d'Américains modernes, qui eux avaient assimilé l'héritage des années 60 et 70. Dans les années 60, on disait toujours qu'il ne fallait pas faire confiance à quiconque avait plus de trente ans. Aujourd’hui, non seulement les jeunes font confiance aux plus de trente ans, mais leurs parents sont devenus leurs meilleurs amis ! C'est un retournement de situation extraordinaire. Souvent, les enfants se sentent obligés d'assumer le rôle des parents dans la mesure où leurs propres parents se conduisent toujours comme des gamins et ne sont peut-être pas si heureux que ça de faire copain-copain avec leur progéniture. Mais leurs enfants ne savent pas dire non. Ils aiment leurs parents. Depuis l'époque où j'ai grandi, les choses sont devenues étranges. Vraiment étranges.
Par ailleurs, je souhaitais raconter des histoires tirées de ma propre vie et coucher sur le papier des choses que je n'avais pas pu exprimer auparavant. Je voulais notamment évoquer mes parents et leur vie de couple, mais je n'avais pas envie de situer le récit dans les années 1940 et 1950. Je ne souhaitais pas que le livre parle exclusivement d'eux, et je me suis donc dit qu'il suffisait de leur donner notre âge. Mais je ne pouvais pas simplement les déplacer dans le temps, j'ai dû leur donner une relation à leurs enfants complètement différente de celle que j'avais connu. S'est alors posée la question de savoir s'il est toujours possible pour un jeune d'avoir le même vécu que moi face à ses parents. C'était l'un des défis intellectuels du roman : en dépit des bouleversements sociaux qui sont intervenus depuis, est-il possible de trouver un dénominateur commun entre le fait d'avoir vingt ans en 1979 et celui d'avoir vingt ans aujourd'hui ?
Walter est un genre de petit saint : jusqu'à ce qu'il finisse par trouver sa rédemption, il est plutôt naïf et hypocrite. Patty est le plus souvent pitoyable et Joey est un monstre d'égoïsme. Vos personnages ne sont pas très sympathiques. Pourquoi ?
Un romancier n'a pas à être aimé ou à créer des personnages qu'on a envie d'aimer. Même s'il se trouve que personnellement, j'aime ces personnages. Je fais plus que les aimer, je suis amoureux d'eux. Ils sont frustrants par bien des côtés, mais je suis aussi insatisfait de moi-même. La technologie moderne alimente cette obsession de la popularité. Kafka avait écrit que « l'écriture est la hache qui brise la couche de glace qui recouvre notre mer intérieure. » Les choses ont un peu changé depuis : l'écriture est désormais la hache qui brise le vernis totalement artificiel de notre monde où le relationnel est subordonné à la technologie. L'écriture permet de reprendre contact avec l'humanité qui existe sous cette surface policée.
Mais cette critique de votre travail émane souvent de gens assez conservateurs. Comme David Brooks, qui écrit dans une de ses chroniques du «New York Times» que «les romanciers ont désormais décrété que la classe moyenne américaine paraît heureuse vue de l'extérieur alors qu'elle est en réalité hantée par un désespoir discret».
Comme d'habitude, David Brooks prend le problème à l'envers. Le visage de la classe moyenne aux Etats-Unis est un summum de vacuité béate.
On le retrouve jusque dans les sondages : quand on leur demande s'ils sont heureux, la majorité des Américains se sentent obligés de répondre «oui», comme s'il existait un devoir national de béatitude.
C'est vrai, même si les études d'opinion plus fines et plus approfondies démontrent que les Américains ne sont pas du tout heureux comparés à certaines nations européennes. Le bonheur est par ailleurs une notion très surfaite.
Mais vous avez l'habitude qu'on vous fasse ce genre de reproche.
Oui. Il y a une remarque qu'on me fait souvent et que je trouve étrange : on me demande si des familles aussi dysfonctionnelles peuvent vraiment exister dans la réalité. Je me demande sur quelle planète les gens vivent pour penser des choses pareilles. On ne peut pas toujours avoir ce que l'on veut. De fait, il existe un sentiment de colère aux Etats-Unis depuis au moins une décennie. La droite et la gauche se haïssent, il se passe manifestement beaucoup de choses et le taux de divorce est toujours au plus haut. Quant à moi, je ne fais que parler d'une crise de quelques mois dans une famille qui s'entend plutôt bien. Ce qui me choque, c'est que l'on en vienne à trouver choquant ce que je décris, ou le fait que l'on ait du mal à aimer quelqu'un qui est en proie à un bouleversement intérieur.
Il en va de même pour la dépression. Vous dites que vous n'écrivez pas pour les lecteurs qui sont imperméables à la dépression et qui sont parfaitement heureux...
Oui. On vient souvent me voir pour me dire à quel point mes personnages sont répugnants. Ce qui est répugnant à mes yeux, c'est d'agresser sexuellement un enfant de six ans. C'est de vendre du crack ou de décapiter un trafiquant de drogue concurrent. Mais qu'y a a-t-il de répugnant dans le fait d'être attirée par le meilleur ami de votre mari ? Comme si ce genre de chose n'arrivait jamais dans la vie !
Cette véhémence montre à quel point les gens réagissent de manière épidermique dès qu'il est question de l'affectif. Si j'ai le malheur de suggérer qu'il existe autre chose que la surface aseptisée de notre univers technologique, je vais voir des gens me courir après lors d'événements publics dans le seul but de me dire à quel point ils détestent mes personnages. Lorsque cela se produit, j'essaie d'être poli et de remercier ces personnes pour leurs remarques. Mais au fond j'ai vraiment envie de leur demander ce qui ne tourne pas rond chez elles pour qu'elles éprouvent à ce point le besoin de me dire des choses pareilles. Je les trouve étranges.
Mais n’y a-t-il pas dans la mentalité américaine un désir de satisfaction immédiate ? Nous l'interprétons comme une conséquence du consumérisme, mais cela influe sur le comportement des gens dans leur vie quotidienne. Une de vos personnages, Patty, a du désir pour un homme qui n’est pas son mari…
Ce qu'il y a d'archaïque, et selon moi de dérangeant chez Patty, ce n'est pas qu'elle cherche le plaisir en-dehors de son mariage. C’est plutôt le fait que cela la tourmente. Nous parlons d'une minuscule goutte de plaisir dans un océan d'années de dépression et de refoulement.
Une dépression avec un «d» minuscule…
Une dépression en réaction au fait de se sentir piégée, d'éprouver une sensation de déchirement. Elle veut tout et son contraire. Il y a de quoi sombrer dans la dépression. Il est ridicule de mobiliser toute une rhétorique médicale et de convoquer le processus chimique qui régit le fonctionnement du cerveau quand on a juste affaire à une personne déprimée parce qu'elle est en proie à un conflit intérieur. L'explication est d'une simplicité biblique.
Elle mène juste une vie déprimante.
Oui. Son fils la rejette et elle est déchirée entre son mari et le meilleur ami de ce dernier. Je sais par expérience personnelle que ce type de conflit peut conduire à la dépression. Le récit fournit toutes les réponses, mais les lecteurs ne veulent pas les accepter. Ils préfèrent se dire que Patty fait partie de ces dizaines de millions d'Américains dont le cerveau est victime d'un dysfonctionnement chimique.
C'est très américain.
Ce que j'essayais aussi de dire, c'est que durant ma période sombre du milieu des années 1990, je pensais vraiment qu'il n'y avait personne en ce monde qui soit aussi tourmenté, qui se sente aussi rejeté, angoissé par ce qui se passe dans le monde, qui se sente aussi bizarre et honteux que moi. J'étais moi-même dépressif et je me sentais aliéné par rapport au reste de l'humanité. Mais ce que m'ont appris « les Corrections », et plus tard « Freedom », c'est qu'il y a en fait des centaines de milliers de personnes qui ressentent la même chose.
Des millions, mêmes.
Et c'est une bonne nouvelle pour un écrivain.
Tolstoï, Flaubert et le « grand roman américain »
Parlons du «grand roman américain». Dans une lettre qu'il vous avait écrite dans les années 1990, Don De Lillo vous disait : « Si nous ne produisons pas ce grand roman de société dans les quinze années à venir, cela voudra probablement dire que notre sensibilité a évolué d'une manière telle que nous ne sommes plus un sujet très intéressant à nos propres yeux». Ce délai de quinze ans est maintenant écoulé : « les Corrections » et « Freedom » sont-ils des grands romans de société, ou un tel livre reste-t-il encore à écrire ?
Je pense que ce sont des séries télévisées comme « The Wire » ou « Breaking Bad » qui fournissent le grand roman de société de notre époque : leur format se prête beaucoup mieux à un traitement global mais pas trop approfondi des problèmes que nous connaissons actuellement. C'est ce que le roman social avait pour projet de faire : on lit Zola pour beaucoup de choses, mais on n'ira certainement pas chercher chez lui des personnages d'une grande profondeur psychologique ou d’une exquise ambiguïté morale. On pourrait en dire autant de Dickens, d'Upton Sinclair, de John Dos Passos et de Steinbeck, même si Steinbeck avait presque réussi à injecter de la profondeur dans un roman social comme « A l'est d'Eden », qui est un grand livre. Mais c'est un terrain que les romanciers abandonnent très largement, et à bon escient, à la télévision. Je n'essaie pas de saisir la société qui m'entoure car c'est beaucoup trop compliqué et, arrivé à un certain point, je me suis rendu compte qu'il valait mieux aller puiser en soi et chercher un reflet des questions de société dans la psychologie et le coeur d'un individu.
Quand on pense au roman-fleuve, on pense à Tolstoï, auquel il est fait référence dans « Freedom ».
Oui, Tolstoï. « Anna Karénine » est-il un roman social ? Sans doute, dans le sens où il s'intéresse aux questions agricoles.
On peut le comparer à « Madame Bovary ».
J'imagine que oui. Mais pour moi, le roman social, c'est Dickens et Zola, des gens qui tentent de faire passer un message. Flaubert, lui, a essayé d'écrire un roman où chaque phrase serait parfaite. La société ne l'intéressait pas tant que ça. Pour lui, c'était juste un élément avec lequel il pouvait s'amuser pour construire ce roman extraordinaire. Un roman a besoin d'avoir sa spécificité et la banalité étouffante de la vie provinciale a fourni à Flaubert la spécificité dont il avait besoin. Et pourtant, il haïssait la société bourgeoise et la sclérose qu'elle induit. C'est une histoire complexe, et c'est précisément en raison de cette complexité que « Madame Bovary » ne donne pas l'impression d'être un roman social.
Vous avez fait l'apologie du roman du dix-huitième siècle en disant, je cite, qu'« il nous donnait des protagonistes qui sont suffisamment typiques pour apparaître comme d'autres nous potentiels, et en même temps suffisamment définis pour ne pas être nous ». Il me semble que cela résume très bien votre approche.
Je pense que c'est une bonne définition du réalisme, et de plus, c'est ce que font la télévision et le cinéma. Oui, cela définit de manière assez large ce que se plonger dans une fiction littéraire veut dire.
Mais si le roman était la forme dominante au dix-neuvième siècle, il doit à présent faire face à de nombreux concurrents.
Oui, et il y a eu toute une école de romanciers qui étaient convaincus que le personnage est une notion discutable qu'il faut saborder. S'identifier en tant que lecteur à un personnage a été considéré comme une erreur. Il fallait aliéner la notion même de personnage selon une approche post-moderne, par exemple en donnant des noms ridicules aux protagonistes. Mais jusqu'à quel point peut-on prendre au sérieux un personnage nommé Cherry Coke ? Cela provoque le rire, ça transforme les personnages en caricatures. Quand William Gaddis réduit un personnage à une simple voix sur la page, on ne risque pas de se rapprocher de ce personnage, d'accéder à son intériorité. On demeure totalement extérieur par rapport à lui et il devient juste un pion sur l'échiquier du récit. C'était en partie une réaction à la crise induite par la télévision et le cinéma : nous allons vous montrer un acteur très charismastique auquel vous ne pourrez pas vous empêcher de vous identifier. Le projet post-moderne qui consistait à détruire l'idée même de personnage par l'aliénation était plutôt noble, même si je pense qu'il se trompait de cible. Personnellement, je préfère tenter de concurrencer la télévision et le cinéma sur leur propre terrain.
Les années Bush
L'action de « Freedom » se déroule durant les années Bush et la période qui a suivi le 11 septembre. On voit l'influence de ce cadre sur la vie de Joey, par exemple. Mais même si cette influence aide à définir les personnages, elle m'apparaît davantage comme un arrière-plan. On pourra toujours dire que c'est un roman qui parle de 2004, mais...
Il parle de 2004, l'année où Bush a été réélu.
Mais c'est davantage un livre sur une famille en l'an 2004 qu'un livre sur l'année 2004…
C'est vrai, mais rien ne m'aurait moins intéressé que d'écrire un livre sur le 11 septembre. Les médias n'ont pas cessé de nous expliquer que tout a changé après les attentats de New York, et le rôle d'un romancier est précisément de questionner le discours des médias. Il faut donner du sens aux choses et non pas courir après une analyse toute faite comme un petit chien bien dressé. C'est aussi thérapeutique : l'art peut nous aider à guérir de cette extraordinaire blessure psychologique que nous avons reçue le 11 septembre 2001. Dans le livre, et pour moi à titre personnel, le 11 septembre a surtout une signification : il a servi de prétexte à nous entraîner dans la guerre en Irak, qui a permis à Bush de se faire réélire. Elle nous a coûté trois milliards de dollars, elle nous a valu quatre années supplémentaires d'une présidence irresponsable, et elle a causé une crise financière dont nous ne sommes pas encore remis. Voilà la réalité. Et le plus fou, c'est que dix ans après, nous avons encore des gens qui se grattent la tête en se demandant quelle est au juste la signification de cet événement historique. Mais qu'ils regardent un peu autour d'eux et qu'ils oublient le 11 septembre : oui, ça a été une journée terrible, des flics et des pompiers courageux sont morts, comme beaucoup d'autres gens, et d'une manière horrible. Mais il y a eu depuis autant de morts dans des accidents d'avions que ce jour-là, et personne ne vient dire que les crashs aériens sont l'événement le plus important au monde. C'est aberrant.
L'héritage des années Bush est une autre histoire.
Oui, et il a une vraie importance historique. Tout ce qui a servi de prétexte après le 11 septembre est bien réel et néfaste. C'est pour cela qu'il faut lutter contre l'idée selon laquelle le 11 septembre a tout changé. Nous avons vu ce qui s'est passé, nous avons vu comment nous en sommes venus à suspendre certaines libertés, comment nous nous sommes mis à torturer des gens, ce que nous n'avions jamais fait auparavant. Puis nous avons déclaré la guerre à un pays qui n'avait rien à voir avec tout ça. Il ne faut pas me lancer sur le sujet, il me met hors de moi.
Vous parliez de la colère qui s'est emparée des pauvres et des classes moyennes. Vous pensez que c'est juste une phase passagère, ou bien l'Amérique est-elle en train de changer ?
Je suis fasciné par ce que répétait sans cesse Frank Rich. Il attirait notre attention sur le fait que la majorité blanche est en passe de devenir une minorité. C'est effrayant et cela engendre un sentiment de colère, surtout lorsqu'un sentiment croissant de désespoir économique vient se greffer sur ce phénomène.
Les très riches sont de plus en plus minoritaires, et ils dominent les autres.
Oui. Même pour les blancs, les choses empirent. En valeur constante, on gagne moins aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Il faut bien trouver un bouc émissaire pour ça. Plus vous êtes pauvre, moins vous avez de pouvoir, et plus vous êtes en colère. Je pense que c'est l'un des mécanismes qui expliquent la popularité du Tea Party.
Si la fin du rêve américain a sonné, cela va être une source d'inspiration formidable pour les écrivains.
Ca sera intéressant à observer. Une des raisons pour lesquelles nous sommes si peu mobilisés est que nous sommes constamment divertis. L'offre est de plus en plus vaste et de moins en moins chère. Tout le monde peut s'offrir une télé panoramique à écran plat. Vous pouvez voir des films gratuitement sur Netflix. Les gens sont contents, mais cela induit aussi certaines attentes : vous avez beau maîtriser la technologie, vous ne contrôlez absolument pas le monde qui vous entoure. C'est Wall Street qui le fait.
Ecrire à l’ère de Twitter
Vous êtes l'un des rares romanciers américains que l'on puisse qualifier d'écrivain engagé. Philip Roth ne se laisserait jamais entraîner dans ce type de débat, en tout cas certainement pas en public.
Les préoccupations de Roth sont différentes. J'ai grandi avec la génération des auteurs post-modernes, qui s'intéressent beaucoup à la technologie : DeLillo, Pynchon. J'ai longuement discuté de cette question avec David Foster Wallace parce que nous avions le sentiment que c'était quelque chose de nouveau. Après Hiroshima et Nagasaki, après que les Américains et les Russes ont fabriqué assez de bombes pour détruire la planète, la technologie a atteint un stade où elle peut en un clin d'oeil transformer le monde de manière négative. Il fallait aborder le sujet de manière plus directe. Tous les romanciers ne l'évitaient pas : Joseph Heller écrivait dans l'ombre de l'âge atomique. Dans « Catch 22 », les bombes sont des bombes conventionnelles, mais il n'est pas bien difficile de deviner dans ce livre l'absurdité de la stratégie nucléaire américaine. C'est d'ailleurs l'un des clés de son succès : tout le monde avait peur de la guerre. C'est quelque chose qui me préoccupe, mais je ne crois pas que ce soit le cas pour les auteurs de la jeune génération. Après 1980, il y a eu moins d'intérêt pour la critique sociale radicale. Elle n'a pas disparu, mais elle n'est plus à la mode. Beaucoup de jeunes écrivains chantent les louanges de la technologie : ils twittent.
Plus généralement, c'est le rôle de l'intellectuel en tant qu'agitateur qui s'est affaibli. C'est également le cas en France.
Je suis originaire d'une famille qui avait des idées très arrêtées. Au « New Yorker », on m'a beaucoup poussé à développer mes talents d'essayiste. J'ai cette propension, et je me suis aperçu qu'elle contaminait mon deuxième livre. Rédiger des essais polémiques m'a libéré en ce sens que j'ai pu ensuite écrire des romans plus strictement romanesques. Si je veux défendre une idée, je peux le faire en 8000 mots sans avoir recours à la littérature.
C'est dans votre ADN.
Oui, et c'est une autre caractéristique que je partage avec Wallace. Il a lui aussi pratiqué les deux. Il a écrit des oeuvres littéraires, mais il a aussi produit des essais, notamment dans le domaine culturel. Je suis surpris que davantage de gens ne l'imitent pas. C'est ce que fait Zadie Smith en ce moment, mais elle n'écrit pas de littérature, elle n'écrit que des essais. Et elle le fait très bien : vous devriez lire son texte sur Facebook.
Celui où elle explique qu'elle a fermé son compte Facebook ?
Oui.
Vous avez aussi fermé le vôtre ?
Ah, je ne suis resté sur Facebook que cinq minutes.
J'imagine que vous n'allez même pas sur Twitter ?
Twitter ? Vous vous doutez bien que non.
Ecrivez-vous facilement ? Votre inspiration est-elle fluide, avec des phases de réécriture, ou bien est-ce un processus long et douloureux ?
Ces jours-ci, j'écris avec beaucoup de facilité et de plaisir. Ce qui est difficile, c'est plutôt d'arriver à me mettre au travail.
Vous ne mettez plus des milliers de pages à la poubelle ?
Je jette toujours beaucoup, mais pas lorsque je suis lancé. Ce que je mets au panier, ce sont les tentatives d'écriture : j'essaie, je laisse de côté, je réessaie, je laisse à nouveau de côté. C'est ce que j'ai fait ces sept dernières années.
Cette facilité est-elle due au fait que vous maîtrisez mieux votre art, ou à une maturité qui vous fait vous sentir plus adulte, et donc plus à l'aise avec vous-même ?
J'ai incontestablement gagné en aisance. Cela fait trente ans que je fais ce métier, j'ai passé la barre des dix mille heures de travail qui est paraît-il le seuil qui vous permet de devenir vraiment bon dans ce que vous faites. Il faut lancer des balles de tennis pendant dix mille heures pour devenir tennisman. C'est aussi vrai pour les écrivains : il vous faut vos dix mille heures, ce qui prend des années.
Franchir ce cap n’empêche pas aux mauvais écrivains de le rester, mais on ne peut pas espérer devenir bon si on n’en est pas passé par là…
Exactement. La difficulté, c'est de savoir quoi écrire, de croire à ce que l'on fait et de trouver le ton qui convient. Le trouver tout en entrant dans son propre récit est presque impossible, et c'est ce que j'ai essayé de faire sans y arriver toutes ces années.
C'est ce qu'il y a de plus dur pour un romancier ?
C'est extrêmement difficile. Personnellement, j'ai besoin de trois choses : il me faut d'abord des personnages complexes que j'aime. Je passe trois à six ans à essayer de les trouver entre deux romans. Ensuite j'ai besoin de savoir que je suis en train d’innover d'un point de vue formel : il faut que ce soit quelque chose que je n'ai jamais fait, peut-être aussi quelque chose qui n'ait jamais été fait par quiconque. Enfin, je dois entendre le ton du livre dans ma tête. Une fois ces trois conditions réunies, je suis lancé. Je peux pondre mes mille mots par jour.
Vous ne connaissez plus l'angoisse de la page blanche ?
Je l'ai connue pendant des années, mais ce n'était pas vraiment un blocage. D'ailleurs, je ne crois pas à l'angoisse de la page blanche. C'est un de ces clichés, comme le «grand roman américain», que les vrais écrivains n'utilisent jamais.
Vous vous isolez du reste du monde. Il paraît que vous tranchez purement et simplement le cordon internet de votre ordinateur portable.
Exactement. Je mets de la colle sur l’embout, je le branche dans mon ordinateur portable puis je scie le cordon à la base.
Le wi-fi ?On peut retirer la carte. Il suffit d’un tournevis.
Vous utilisez toujours un casque anti-bruit ?S'il y a du bruit, j'utilise des bouchons d'oreille, oui.
Un bandeau pour les yeux ?
Plus maintenant. J'ai essayé de taper sur mon clavier les yeux bandés, autrefois. J’avais arrêté de fumer et j'avais du mal à me concentrer. Et je ressentais une grande pression lors de l'écriture de mon troisième roman, dans la mesure où le deuxième n'avait pas très bien marché. J'essayais d'écrire sur des choses particulièrement honteuses et parfois, j'avais besoin de ne pas voir ce que j'écrivais pour pouvoir surmonter ma peur de les coucher sur le papier. Mais ce n'est pas une forme de blocage. Et si jamais l'angoisse de la page blanche existe vraiment, c'est un sentiment plutôt positif dans la mesure où il vous oblige à vous demander pourquoi vous n'écrivez pas. Quand c'est le cas, c'est que vous n'aimez pas ce que vous faîtes, ce qui veut dire qu'il vaut mieux arrêter. C'est très constructif, en fait : si vous détestez votre propre travail, vous avez intérêt à ne pas continuer.
Vous n'avez plus de problèmes de concentration ?
Plus maintenant. Avoir une date butoir est un plus, sinon je traîne et je perds le plus de temps possible.
On a énormément parlé, en France, de l'affaire Strauss-Kahn. En-dehors de la question de son innocence ou de sa culpabilité, son arrestation a provoqué de grands débats, notamment sur la manière dont la sphère privée envahit l'arène politique. Dans l'un de vos meilleurs essais, vous expliquez que le problème n'est pas que nous n'avons plus d'intimité et de vie privée, comme tout le monde le prétend, mais au contraire que l'intime s'invite dans un espace public qui devrait être sacré et sanctuarisé. Nous le constatons à présent, nous l'avions déjà vu durant l'affaire Lewinski.
Clinton est incontestablement un Don Juan, et ce n'était pas très intelligent de sa part d'avoir des relations sexuelles avec Monica Lewinski. Mais c'était une relation consentie dont elle avait pris l'initiative, comme elle a été la première à le reconnaître.
Cela nous a quand même valu Bush. Ca a été la fellation la plus coûteuse de toute l'histoire des Etats-Unis.
En effet. Dans le cas de Strauss-Kahn, on a le sentiment d'avoir affaire à quelqu'un de malade. Si les accusations contre lui sont fondées, je dirais même que la réticence des Européens à parler de la vie privée des personnages publics revient à institutionnaliser le sexisme et l'injustice.
En France, l'affaire a tourné au grand déballage de la vie privée des hommes politiques et de leurs maîtresses. Et c'est pareil aux Etats-unis : Bristol, Palin, Schwarzenneger, Weiner. Ces histoires qui relèvent de la vie privée monopolisent le débat public.
Cela permet de distraire les masses et de les détourner de ce qui est vraiment important. Goldman Sachs, qui a fait énormément de mal à mon pays, ne devrait même pas exister. Dans un monde sensé et bien géré, on ne devrait pas avoir le droit de gagner de l'argent ainsi, dans la mesure où cela revient à voler les autres. Ce que pratique Goldman Sachs équivaut à du vol légalisé et ça arrange bien ses dirigeants qu'un nouveau scandale vienne détourner l'attention du public à chaque fois que la banque comparaît devant une commission d'enquête parlementaire ou qu'elle se fait gronder par la SEC, le gendarme boursier. C'est une des manifestations de la machine à distraire. J'ai perdu tout espoir en ce qui concerne l'espace public envahi par le privé : cette bataille-là a été livrée, nous l'avons perdue. Les gens jacassent sur leurs téléphones portables et se promènent en pyjama. Et je ne vous parle que de New York, là.
Que peut-on faire ?
J'ai bien peur qu'il n'y ait plus grand-chose à faire ces jours-ci pour défendre l'espace public. Mais il ne faut pas désespérer. J'ai écrit le texte dont vous parlez, « Imperial Bedroom », parce que cela m'agaçait d'entendre les gens se plaindre en permanence du fait qu'ils n'ont plus d'intimité. Ce que j'ai essayé de dire, c'est qu'au contraire, l'intime est partout alors que l'espace public a totalement disparu. Ce qui est réconfortant, c'est que l'on n'entend désormais plus parler de la disparition de l'intimité. Il y a moins d'hypocrisie, ou en tout cas la situation est un peu moins absurde. Le monde a changé, et je ne peux pas l'empêcher de changer. J'ai essayé d'être honnête dans ma contribution au débat relatif à son avenir. Ca peut ressembler à une victoire à la Pyrrhus, mais à mes yeux au moins, le fait que l'on arrête de se lamenter sur la disparition de l'intimité est une chose positive. Tout est devenu tellement extrême : Sarah Palin a violé l'espace public en lui imposant sa vie privée et en exhibant ses enfants. La culture de l'exhibition est en plein essor sur Internet. Il est impossible de parler de perte de l'intimité quand tout le monde s'emploie à violer sa propre vie privée en l'étalant partout. Voilà une bonne chose de faite : l'abcès a été crevé et nous voyons désormais les choses en face. Je peux m’atteler au mensonge suivant : celui qui veut que la sympathie, les amis de Facebook, soient quelque chose de primordial.
Ce monde digital soulève aussi la question de notre relation au temps, un temps atomisé en milliards d'instants numériques, si différent du temps des lecteurs et des écrivains.
C'est un probleme réel. En tant que romancier, je ne peux pas y faire grand chose hormis travailler dur pour façonner des livres et des récits qui soient suffisamment forts pour arracher le lecteur à cette dislocation et les ramener à une temporalité différente. C'est une ambition délibérée chez moi.
Au point de modifier votre style pour plaire à une jeune génération qui a un rapport différent à la langue anglaise ?
Non, mais j'ai beaucoup de jeunes lecteurs, ce qui prouve que je reste accessible. Je préfère être celui qui résiste à la tendance dominante et qui rappelle aux autres qu'il existe d'autres manières d'exister que de hurler avec les loups.
C'est la même chose en ce qui concerne le journalisme. Il y a encore quelques poches de résistance: le « New Yorker », la « New York Review of Books ». Nous n'avons rien de comparable en France.
Je sais. Le « New Yorker » est un trésor national, il n'existe aucune autre publication comparable au monde. Il y a plusieurs explications à cette exception américaine. La première est que nous avons le lectorat qui lui permet d'exister: ce magazine a besoin d'être diffusé à un million d'exemplaires parce qu'il coûte très cher à produire. La seconde est une certaine décontraction dans l'approche, qui est quelque chose que nous savons très bien faire.
C'est une grande qualité américaine.
Incontestablement. A bien des égards, je suis très critique par rapport à mon pays mais je suis convaincu que le « New Yorker » incarne ce que les Etats-Unis peuvent produire de meilleur.
Propos recueillis par Philippe Boulet-Gercourt
Ceci est la version intégrale de l'entretien paru dans "le Nouvel Observateur" du 18 août 2011.

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